Le Monde : Chez les étudiants, le drame de la mauvaise connexion à Internet

De nombreux étudiants ne disposent pas d’un ordinateur personnel ou d’une connexion fiable : autant d’éléments qui mettent en péril leur réussite, à l’heure des cours en ligne. Diverses aides ont été déployées.

Par Romane Pellen publié le 16 janvier 2021 à 07h00 

Pour Tarik Boumaza, en master d’informatique à l’université Lyon-I, ne pas disposer d’une bonne connexion Internet pourrait presque relever du comble, mais c’est une réalité éprouvante au quotidien. « Quand la visioconférence s’interrompt toutes les dix minutes et que je dois constamment me reconnecter, c’est compliqué de me concentrer, confie-t-il. Je dois autant veiller à ne pas ouvrir trop d’onglets qu’à écouter le prof. »

Cet étudiant algérien de 21 ans se considère pourtant chanceux. Son oncle lui paie un forfait téléphonique 4G illimité, depuis qu’il a posé ses valises à Lyon. Ce n’est cependant pas suffisant pour suivre les cours dans des conditions optimales, depuis leur passage en distanciel. Et Tarik Boumaza ne peut se permettre de souscrire à une box Internet. « Ce serait une dizaine d’euros en moins sur mon budget alimentaire », précise celui qui a déjà dû faire une croix sur son job étudiant depuis le dernier confinement.

Depuis le début de la crise sanitaire, le basculement des cours en ligne a mis en lumière une réalité jusqu’ici moins visible : l’inégalité des étudiants en matière d’équipement informatique et de connexion à Internet. Jusqu’à présent, les étudiants qui ne pouvaient pas investir dans du matériel informatique qui ne disposaient pas d’une connexion wifi trouvaient refuge dans les bibliothèques universitaires. Aujourd’hui, leur accès est très limité.

Pas de matériel adéquat

Selon une enquête menée cet été par l’Observatoire de la vie étudiante auprès de 6 000 jeunes, 8 % des interrogés n’avaient pas d’ordinateur ou de tablette « à usage personnel » (la plupart, toutefois, avaient accès à un ordinateur partagé avec d’autres personnes). En outre, seulement 64 % des sondés avaient indiqué disposer, pendant le premier confinement, d’une « bonne connexion » à Internet.

Une autre enquête, réalisée par l’association des vice-présidents numériques de l’enseignement supérieur en juin 2020 auprès de 43 établissements, estime de son côté à 1,5 % la part d’étudiants ne disposant pas d’un ordinateur – soit 30 000 jeunes sur deux millions d’étudiants.

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Des chiffres qui peuvent être largement supérieurs dans certains territoires. A l’université de Picardie-Jules Verne, 14 % des étudiants en licence de sciences de l’éducation ne disposent pas d’une connexion permanente à Internet, constate Mickaël Le Mentec, maître de conférences de sciences de l’éducation. La Picardie reste un territoire rural où la couverture Internet n’est pas optimale, et son université accueille de nombreux jeunes défavorisés socialement : « Le cumul de ces facteurs peut être vraiment handicapant pour la scolarité des étudiants », déplore-t-il.

« Sélection insidieuse »

Tous les matins, Emeline Maurey est habitée par la même question. Parviendra-t-elle à suivre ses cours en ligne ? « Je me connecte dix minutes en avance pour savoir si j’ai assez de débit », confie l’étudiante à l’université de Picardie. Les cours du matin s’avèrent les plus compliqués – le réseau est saturé. « Entre 16 heures et 18 heures, le Wi-Fi marche mieux, il y a moins de monde sur le réseau », relève-t-elle.Lorsque ses prises de notes s’apparentent à de véritables textes à trous, l’étudiante pioche dans celles de ses camarades sur un document partagé en ligne. Elle complète alors ses cours la nuit, parfois jusqu’à 3 heures du matin.« C’est à ce moment-là que le réseau est le meilleur ».

Face aux problèmes techniques et aux coupures, les risques de décrochage des études sont réels, pointe Paul Mayaux, président de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE). « Pour réussir ses études aujourd’hui, il est nécessaire d’être en possession d’un matériel numérique à la hauteur », observe-t-il. « C’est une sélection qui se fait de façon insidieuse, poursuit Mickaël Le Mentec. Cela crée une vraie différence entre les étudiants qui ont une bonne connexion ou un bon équipement et les autres. »

Pour réduire cette fracture numérique, de nombreuses bibliothèques universitaires restent ouvertes (avec des capacités d’accueil réduites de moitié environ), et des salles équipées sont mises à disposition des jeunes. En outre, la plupart des universités ont mis en place des prêts ou dons d’ordinateurs et de clés 4G, après avoir lancé des campagnes d’identification des étudiants en situation de précarité numérique. Ainsi à l’université de Lille, près de 1 400 ordinateurs ont été distribués depuis la rentrée. A l’université Paul-Valéry de Montpellier, 600 ordinateurs supplémentaires ont été distribués pour la deuxième vague de Covid-19, portant à plus de 1 000 le nombre d’ordinateurs prêtés aux étudiants avant la fin de l’année 2020.

Aides diverses

L’université de Nantes a de son côté instauré un « pass numérique » : pour l’achat d’un ordinateur, 200 euros sont versés aux étudiants boursiers et 100 euros aux non-boursiers. Pour ceux qui rencontrent des problèmes de connexion, 100 euros supplémentaires sont alloués pour un abonnement à Internet. Au total, les 2 200 étudiants qui en avaient fait la demande ont reçu une aide à l’achat ou à la connexion.

« Une politique volontariste » que Francky Trichet, vice-président chargé du numérique et des nouveaux usages à l’université de Nantes, espère voir entrer dans une logique de durabilité. « Le droit à la connexion est indispensable pour étudier dans de bonnes conditions, souligne celui qui attend des opérateurs mobiles qu’ils se mobilisent. Pour la rentrée 2021, offrons un forfait Internet à 5 euros pour tous les étudiants ! C’est un prix qui me semble juste et sur lequel les opérateurs peuvent trouver un terrain d’entente. Chacun doit prendre ses responsabilités. » 

Une demande également formulée en décembre 2020, dans un communiqué, par la Conférence des présidents d’université (CPU), qui attend un « geste fort, à la hauteur de la gravité de la situation, de la part des fournisseurs d’accès à Internet ». Le 13 novembre 2020, en partenariat avec le ministère de l’enseignement supérieur, SFR et Emmaüs Connect ont fait don de 20 000 recharges prépayées, 240 000 Go de data, 3 000 smartphones et 1 500 box de poche 4G à des étudiants en situation de précarité. Une démarche saluée, mais qui reste isolée. « La lutte contre la précarité numérique des étudiants sur tous les territoires ne sera efficace que si elle engage l’ensemble des opérateurs français », poursuit la CPU dans son communiqué.

Inquiétudes pour les examens

En cette période de partiels, la question est d’autant plus cruciale que beaucoup d’universités ont opté pour des évaluations à distance. « Pour avoir la meilleure connexion possible, j’ai demandé que personne ne se connecte en même temps que moi le jour de mes épreuves », confie Emilie Binate, étudiante qui vit dans une famille de quatre enfants. Au stress d’une possible connexion capricieuse, se cumule l’angoisse de réussir les examens.

« Avec tous les bugs Internet depuis la rentrée, j’ai l’impression d’avoir loupé une partie importante de mes cours, explique l’étudiante. Même si j’ai pu récupérer des notes, ce n’est pas pareil que d’écouter le professeur directement. » Une frustration partagée par Tarik Boumaza. Pour la première fois de sa scolarité, l’étudiant familier des « 15-16 de moyenne », est inquiet des résultats de ses examens. « Tout au long du semestre, je sais que je n’ai pas eu l’opportunité de travailler comme je le voulais », constate-il.

Des conséquences qui n’échappent pas aux professeurs comme François Perea, vice-président délégué au numérique de l’université Paul-Valéry (Montpellier) : « Aujourd’hui, de nombreux étudiants bricolent pour s’en sortir, conclut-il. J’espère qu’ils auront bientôt des conditions de travail à hauteur de ce qu’ils méritent. »

Une réflexion sur « Le Monde : Chez les étudiants, le drame de la mauvaise connexion à Internet »

  1. Il existe un moyen très simple de ne pas subir ces malheureux inconvénients du système universitaire français, c’est entrer dans une école prestigieuse qui, outre garantir un fromage (sans doute justifié) à ses élèves dès leur sortie, leur fournit pendant toute leur scolarité un salaire dont les annuités sont prises en compte pour la retraite, parfois quelques menus frais de fonction, et évidemment cette fameuse liaison internet. Voilà la solution !
    Pour mesurer les risques que vous prenez en refusant la facilité :
    https://www.inegalites.fr/Ceux-que-l-on-paie-pour-etudier-enquete-sur-les-privilegies-de-l-ecole?id_theme=17
    Car il y a bien un “observatoire sur les inégalités sociales” qui compare les inconvénients de devoir tout payer aux avantages de pouvoir tout obtenir.
    Imaginez que tous nos décideurs en soient les principaux bénéficiaires: il serait désolant que ça change.

    https://www.inegalites.fr/Ceux-que-l-on-paie-pour-etudier-enquete-sur-les-privilegies-de-l-ecole?id_theme=17

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