Orange : friture sur la ligne

Coupures de téléphone à répétition, connexion internet et réseau mobile médiocre… Élus et habitants de la vallée n’en peuvent plus.

Exaspérés, mais taquins. Vendredi 5 février, les élus d’Eygluy-Escoulin publiaient dans Le Crestois une tribune cinglante, appelant ironiquement au don pour qu’Orange puisse financer des travaux sur les réseaux de télécommunications de cette commune de 75 âmes, isolée dans la vallée de la Gervanne. « Nous avons atteint la limite du supportable et du tolérable », s’exaspère le maire, Roland Filz, les yeux rivés sur son portable qui cherche du réseau mobile. Depuis le 30 janvier, sa ligne de téléphone fixe est coupée ! Et encore, pour certains habitants, les coupures ont duré jusqu’à plusieurs mois.

Le service téléphonique a toujours été perturbé, mais la situation ne fait qu’empirer et la crise sanitaire a exacerbé un fort sentiment d’abandon. « La République ne s’arrête pas à Beaufort-sur-Gervanne », fulmine-til. Faute d’un réseau internet assez puissant, impossible pour les jeunes de préparer leur bac blanc sereinement, de joindre ses proches correctement par visio et encore moins de télétravailler.

Malgré des appels répétés à Orange, l’opérateur historique propriétaire du réseau, suivis d’interventions de techniciens, rien n’y fait. « Nous sommes raccordés au réseau de téléphonie et internet par une ligne en cuivre vieille de plus de 40 ans. Elle est en mauvais état : dès qu’il pleut, internet ne fonctionne plus ! », explique Alain Delforge, conseiller municipal qui suit particulièrement la question.

UN JOUR SANS FIN

Le noeud de raccordement le plus proche se situe à Beaufort-sur-Gervanne, à une dizaine de kilomètres de là. « On a tout fait, élagué les arbres, etc. Mais rien ne s’arrange, désespère Alain Delforge. Il faut nous changer le câble ! » Autre sujet d’inquiétude : et si jamais quelqu’un avait un pépin de santé et ne pouvait joindre personne ?

Du côté d’Orange, on tente de déminer et surtout… de prendre son mal en patience jusqu’à l’arrivée de la fibre, sans cesse repoussée, et désormais annoncée pour 2025. Le directeur interregional d’Orange, Philippe Daumas, est « conscient des difficultés. Mais il y en a eu de tout temps car c’est un réseau complexe, d’extérieur et soumis à de multiples aléas. Pour donner des ordres de grandeur, entre la Drôme et l’Ardèche, Orange, c’est 370 00 poteaux, 390 000 lignes, 400 noeuds de raccordement, 480 salariés et plus de 1 500 prestataires ! C’est aussi 10 000 interventions par an réalisées pour 95% dans les délais. On n’en parle jamais, même si bien sûr, ces 5% sont déjà de trop. »

Des arguments que peinent à entendre abonnés et élus, qui ne justifient pas selon eux des délais de réparation de parfois plusieurs mois. En ce qui concerne Eygluy-Escoulin, « nous changerons le câble s’il le faut mais nous sommes en train de l’expertiser. Je pense que, de toute façon, la technologie cuivre est limitée et le noeud de raccordement le plus proche est trop éloigné des habitations. Y construire un autre noeud prendrait malheureusement plus de temps que d’amener la fibre, seule solution au problème », tranche Philippe Daumas. « On ne peut pas attendre aussi longtemps, c’est impossible ! », se lamente le maire Roland Filz.

Orange veut aussi mettre en avant les alternatives comme le satellite ou la 4G en attendant le déploiement de la fibre. « Un voisin a demandé à avoir une box 4G, on lui a rétorqué que, comme la mairie ne se trouvait pas dans une zone blanche, le reste du village non plus. Mais la commune s’étend sur des milliers d’hectares !, enrage Alain Delforge qui se demande si Orange n’intervient pas sérieusement faute de rentabilité. On tourne en rond, face à un mur. »

DES LIGNES PEU ENTRETENUES

Philippe Daumas assure aussi qu’Orange a mis en place une organisation de proximité avec les municipalités pour leur signaler des dysfonctionnements. Visiblement pas encore au point.

« Nous avons énormément de soucis, se plaint également Daniel Chauvin, le maire de Gumiane, dans la vallée de la Roanne. Il n’y a plus aucun entretien, nous subissons des coupures de téléphone très fréquentes. Et quand ils viennent réparer une ligne, ils en mettent une autre en panne ! » Des lignes éventrées qui se baladent le long des routes, rafistolées par les habitants avec les moyens du bord… Les témoignages sont multiples.

Mais la médiatisation semble être efficace : quelques jours avant Noël dernier, un habitant de Piégros-la-Clastre publie sur la page Facebook “Orange j’enrage“, une association ardéchoise, une vidéo d’une ligne à même le sol. Quelques jours plus tard, tout sera réparé… « C’est à celui qui crie le plus fort », s’attriste Alain Delforge.

Le maire de Piégros-la-Clastre, Gilles Magnon, confirme qu’il signale chaque problème à Orange mais « les délais sont trop longs, certains habitants sont restés parfois un mois ou deux sans téléphone. Il n’y a pas de suivi de ligne, pas d’entretien alors que c’est une obligation. En tant qu’élu, on a l’impression de ne pas être considéré. »

Éric Leclere est, lui, président de la société Apoolpi, pisciniste à Piégros-la-Clastre : « Il y a huit mois, une voiture s’est encastrée dans un poteau. Depuis, il y a des coupures en permanence et depuis le jeudi 4 février, c’est le black-out total. Nous disposons pourtant d’un contrat d’intervention en 24 heures avec Orange ! Tout cela met clairement en péril l’entreprise ».

Même chose à Eygluy-Escoulin pour Rodolphe Balz, ancien patron de Sanoflore désormais à la tête d’un laboratoire de recherche axé sur les huiles essentielles : « On doit jongler entre le portable et le téléphone fixe et, s’agissant d’internet, impossible d’envoyer des fichiers volumineux. Il faut que je descende dans la vallée pour le faire ! »

« FAIRE BOUGER ORANGE »

Dans la vallée de la Sye, des habitants de Gigors-et-Lozeron et de Cobonne sont à l’origine de deux pétitions adressées aux élus « pour un accès à Internet ». « Pour envoyer un mail, il faut le faire depuis son téléphone et trouver le mètre carré à côté d’une fenêtre où cela fonctionne…, témoigne Nicolas Adam, l’un des signataires. On paie le même prix qu’en ville pour la fibre avec un service quasi nul, c’est scandaleux. Orange nous raconte tous les ans que d’ici un an la fibre va arriver, c’est comme ça qu’ils nous font taire ! »

La députée En marche ! de la circonscription, Célia de Lavergne, a fait de ces désagréments son cheval de bataille. Chargée d’une mission parlementaire “flash” sur le service universel qui lie l’État et Orange pour assurer la téléphonie fixe à la population. Elle a rendu ses conclusions mercredi 10 février (voir encadré en bas de page). « C’est mon combat !, jure la parlementaire, à l’origine d’une tribune signée par 215 élus locaux en décembre dernier. Il nous faut faire bouger les lignes pour assurer un meilleur service et la seule personne à faire bouger, c’est Orange. C’est pour cela qu’il nous faut rester unis, élus, habitants et associations. »

Célia de Lavergne préconise notamment dans son rapport de sérieuses pénalités pour la multinationale en cas d’interventions effectuées au-delà des délais légaux. L’Orange et le bâton.

Clément Chassot

Célia de Lavergne veut « un service digne de ce nom »

Missionnée en express par le gouvernement, la députée Célia de Lavergne (LREM) a remis le 10 février au secrétaire d’État chargé de transition numérique son rapport intitulé « Pour un service universel qui porte son nom, effectif sur tous les territoires ».

Le service universel, assuré par Orange pour l’État, prévoit un service de téléphonie fixe pour toute la population. Une convention actuellement en renégociation. Ce rapport devrait être suivi d’annonces début mars.

En voici les grandes lignes : lancer rapidement une mesure de désignation pour les cinq ans à venir pour la téléphonie fixe ; intégrer dans le service universel de la téléphonie fixe des indicateurs de qualité et de réactivité de service qui restituent la réalité vécue par les usagers au niveau départemental ; préparer dès aujourd’hui le service universel territorialisé de l’acce s internet haut débit ; é́laborer, au titre du service universel garanti, une obligation de raccordement et une obligation de réparation assortie de pénalités financières et de sanctions effectives ; rétablir une servitude d’élagage au profit du propriétaire de réseau ; développer le rôle des technologies alternatives (boîtier 4G fixe, antenne satellitaire) dans le cadre du service universel pendant la phase de transition vers le haut débit ; renforcer la transparence du service universel ; développer, à terme, chez les opérateurs des communications électroniques, une force mutualisée de l’intervention rapide sur les réseaux ; anticiper dès aujourd’hui les grandes évolutions qui concerneront nos réseaux de communications électroniques lors de la transition à la fibre et généraliser l’enfouissement des réseaux.

Article publié dans Le Crestois du 12 février 2021

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